Eleanor Roosevelt.
’You must do the thing you think you cannot do’.
C’est écrit sur une feuille punaisée
à la porte d’un placard dans une pièce
rose et blanche.
C’est mon nouveau bureau.
Dans une pièce au premier étage de l’aile des maîtres
du Château dans lequel je suis hébergé.
Des mouches posées au sol, près du chambranles des fenêtres,
immobiles.
Tout est figé, des toiles d’araignées et des ailes des mouches jusqu’à l’air de la pièce, de la maison. Le bâtiment est entièrement vide. Un matelas, une couette, un oreiller. Mon nouveau bureau.
Pour trouver un espace temps pour écrire pour me centrer pour travailler ou pour penser pour être seul.
Pour me lever à l’heure que je décide et pour ne pas sentir que ça n’est pas la même que celle d’un autre.
Avant de me lever je dois dormir, et avant de dormir, je dois noter ce qui s’est passé hier soir.
Je marche dans la rue avec toi, mon Binôme. J’ai tellement de binômes.
Là je marche avec toi, et tu es mon Binôme. Celui d’il y a longtemps, celui qu’on aimerait garder toujours, mais qui bouge, qui se transforme et n’est plus le même, on le sait toi et moi, mais on marche quand même.
Binôme.
Tu as passée une journée entre les transports en commun et les erreurs d’emploi du temps, tu es fatiguée, avec moi, mais tu cherches à faire bonne figure devant moi, ou à côté, parce que tu m’accueilles, et que tu veux que je garde un souvenir glorieux de ces rares moments dont tu penses que je te gratifie aujourd’hui,
mais le plaisir est pour moi voyons.
Tout le plaisir.
Pas tout le plaisir.
Heureusement.
Sauf qu’aujourd’hui c’est un jour où
les mauvais plans s’enchaînent
par excès de zèle.
Sur notre route, toi et moi nous sommes intrigués par une foule de gens qui s’amassent devant une salle de spectacle.
Ils ont tous des cheveux gris.
Tu demandes à un homme ce qui se passe.
Il dit :
« C’est un chef d’orchestre Argentin, très célèbre, c’est Barenboim. »
La salle est pleine,
un panneau Complet au dessus de l’entrée,
des bourgeois partout.
Ne tente même pas.
On passe notre chemin, on va à une conférence sur Antonin Artaud.
On arrive devant la salle, il est presque 20h.
La conférence était à 18h.
Non, là c’est la fois de trop, tu aurais pu vérifier.
Je ne dis rien, je me moque gentiment, mais tu sens que ta crédibilité en a pris un coup. On rentre. On repasse par la foule de têtes embourgeoisées. Il y a des étudiants qui on notés en gros sur une feuille de papier : étudiant au concervatoire cherche place pour le concert. Il y en a quelques uns comme ça en haut des marches. Ça nous fait rire dedans, ça nous rappelle des souvenirs d’incursions, d’intrusion, ça me rappelle le temps du Binôme, le temps qui passe, et le lien qui passe.
Tu es prise de l’envie de jouer, de te racheter de ta déchéance d’organisatrice. Et si on rentrait en pirate dans la salle. Elle est pleine, on a pas d’argent, rien dans les poches tout dans la tête… on circule à toutes les frontières. Je marche. Je marche toujours avec toi. J’ai confiance. On rit un peu de notre culot.
Les jeunes sont toujours à la porte…
Je cherche une phrase à écrire, pour rire, juste pour le plaisir d’être dans cette foule si lointaine.
Elle vient : « Les petits enfants de Barenboim cherchent une place pour voir le concert de leur Papy ».
Bout de papier, marqueur. Brosse à dents, dentifrice. Le minimum vital.
Tu te mets en poste, je cherche dans la salle un autre moyen de rentrer.
2 minutes plus tard, tu me tapes sur l’épaule, surexcitée :
« ça marche trop bien, les gens sont tous fan ! Il y a un mec qui me donne une place, à toi ! »
Tu me tends le panneau.
You must do thing you think you cannot do.
2 minutes plus tard une dame me donne une deuxième place.
Jubillation ?
Les jeunes aux panneaux du conservatoire n’ont pas eu le temps de nous voir leur faire concurrence.
On s’installe dans la salle.
On crie « Papy ! »
Quand Papy entre dans la salle.
On applaudit. Un peu fort.
Je passe tout le concert avec la résonance de ma relation nouvelle à ce grand-père illégitime. Je regarde le personnage avec un mélange d’affection, de respect et d’animosité pour ce qu’il a fait à maman, lui qui ne l’a jamais reconnue. J’ai de l’admiration pour lui, mais quelque chose en moi est amère : je ne pourrais jamais prétendre à un amour en retour. Il ne m’a rien appris de son art, il ne m’a rien transmit de son destin. Il me connait à peine, insignifiante existence issue d’un autre continent, d’une vieille maitresse, d’une bâtarde qu’il n’a rencontré qu’une fois ou deux. M’a-t-il déjà pris sur ses genoux ? Non, bien sûr. Mais je l’ai déjà vu, plus vieux, dans des occasions similaires.
Tu me glisses à l’oreille : « C’est un peu un acte psychomagique qu’on a fait là… »
Je suis d’accord.
Le concerto pour piano de Mozart me sert à régler mes comptes avec ce nouveau Papy. Je décide que je ne lui en veux pas : il a fait ses choix. Il me fait penser, une main dans la poche quand il dirige l’orchestre, à Jodorowsky devant une table de bar et un jeu de tarot.
Il est économe.
Il semble n’être regardé par personne.
Il danse parfois plus qu’il ne dicte sa musique.
Je ne comprends pas d’où viennent ses gestes.
Il s’appuie en pleine musique contre la barrière de son podium.
Et il ne fait rien, il écoute.
Moi, durant tout le concert, je n’entends rien.
J’hérite.
La femme assise à côté de toi, après le spectacle nous demande de faire des bisous à Barenboim de sa part. Elle, elle t’a fait nous abopter.
En une phrase.
On y manquera pas.
On repart, un peu plus serré : on se rend compte qu’on a un lien de sang, dorénavant et depuis toujours, tu es ma cousine, ou tu es ma sœur.










