Avec Caillou, Cochonou et Monsieur le Duc de la Nouille de Villanove, on a fabriqué le char le plus cher de la parade. On est très fier.
Les autres ils disent que c’est aussi le plus moche. Ils sont jaloux parce qu’on a grillé tout le budjet en achetant de la peinture et du carton (oui, parce qu’au Maroc, le vieux carton, ça s’achète, c’est 15 Dh et il te faut un papier du magazin pour le prendre dans la poubelle). Nous on est content parce que ça veut dire qu’on sait gérer les subventions.
En même temps, c’est pas très malin de dire allez y, on a pas de sous, mais allez y, quand on a demandé au mono de nous donner de l’argent de poche. Et en plus du char, on a aussi acheter des combinaisons orange, bleu et jaune pour se déguiser. Parce que tout le monde était déguisé pour la parade, alors il fallait bien qu’on trouve un truc rigolo à mettre. Moi, j’ai jamais bien compris la différence entre un costume et un déguisement.
Bon, il faut reconnaître qu’il est pas très joli notre char, et je me demande bien comment ça se fait qu’il soit aussi cher, mais c’est l’idée qui coûte des sous, pas la décoration, c’est pour ça, il est précieux à l’intérieur. C’est le dernier chariot de la parade, on ramasse les poubelles et on fait des dessins. Cochonou et Marie-Agnès ils disent qu’ils aiment pas les mjc. Qu’il fallait le dire avant, qu’au moins on se serait préparé dans nos têtes. Alors Cochonou il arrête pas de marquer 53000 partout avec la peinture, pour dire je sais pas quoi par rapport à l’argent qu’on dépense pour faire du socio-éducatif dans les quartiers pauvres de la périphérie de Salé au Maroc.
Hier, on savait pas, mais en faisant la révolution des moutons sur deux pattes avec des pochoirs pendant la parade, il paraît qu’on a un peu agacé les gens qui sont hauts-placés à Bou khnadel (Bou khnadel c’est là où on a fait la grande parade, donc ça fait quand même pas très très haut de toutes façon, alors c’est pas très grave). C’est Crocodil-Domi (le super chef des monos de la colo) qui me l’a dit : la révolution des moutons c’est une pièce de théâtre qui a été interdite au Maroc…
Et nous, avec les copains, sans faire exprès, un peu pour rire, on a inventé « Rôtir le sabot levé » et on l’a peint partout pendant la parade avec une piste cyclable pour les moutons qui font du vélo, et à la fin de la parade, le mouton, il s’envolait dans le ciel. Ça veut rien dire, mais les gens hauts-placés, ils ont dû faire le lien avec la pièce de théâtre, alors ils ont midussens.
Nous on s’est bien amusé, après on était plein de peinture. Même à un moment, avec Cochonou, on était entrain de faire un pochoir par terre, et il y a eu plein d’enfants qui ont fait un cercle autour de nous en chantant et en faisant des rythmes, c’était comme si on faisait un geste sacré, mais c’était pas fait exprès… c’était chouette.
Sinon, j’ai pas trop fait attention au reste, parce que j’étais occupé à traîner le chariot poubelle/subvention. On a ramassé plein d’ordures pourries dont on dessinait l’emprunte au sol avant de les accrocher à la traîne du chariot. Je peux pas trop raconter ce qui y avait d’autre. En tout cas, si on y réfléchi bien, on a fait du sacrééleprofane avec un rituel et un secret comme c’était marqué dans le cahier d’exercice.
On a tout rangé comme des grands et après on est allé chez l’Ambassadeur. Bon, j’avais pas compris, mais c’était pas vraiment l’ambassadeur de France, mais plutôt quelqu’un de sympa de l’institut, mais nous on préfère l’appeler l’Ambassadeur, c’est plus classe. Les monos ils nous ont dit de pas faire de bêtises. Les monos ils nous connaissent bien maintenant. Mais comme tout le monde, nous on entends pas la négation. T’as remarqué, c’est un truc pour hypnotiser les gens ça, la négation. Alors on a dansé et on a un peu mangé et bu, gentiment, et après comme c’était aussi l’anniversaire de Marie-Agnès, à minuit, on a tout déménagé la cuisine pour lui faire des cadeaux avec l’électro-ménagé de l’Ambassadeur. Elle était contente avec son grille pain, son toasteur, son micro onde et son baby-foot dans les bras.
Ce matin, quand on s’est réveillé, on est allé voir les moutons.
Ils étaient en miette, par terre.
Ils ont pas ramassé les bouts de papier déchirés.
Alors qu’on avait fait un char éducatif exprès.
L’art c’est trahir.









