Frére Jacques il dit que quand on a un peu honte quand on fait quelque chose, c’est qu’il y a quelque chose d’intéressant dans ce qu’on fait. Moi quand j’en parle aux copains, j’ai un peu honte d’être à la colo.
Aujourd’hui on est allé à la campagne, à la frontière entre la France et la Suisse, au pays où les vaches sont violettes et où le crottin a goût de chocolat. On a rencontré des petits suisses : ils ont 4 pattes, des poils partout et ils galopent quand ils sont contents.
On a marché de gros cailloux en gros cailloux, c’était bornes qui montrent qu’il y a une frontière là où il n’y en a pas. Je me dis que si il faut rajouter des barbelés, ça montre bien qu’en vrai, ça existe pas les frontières.
Bref, en équilibre sur une ligne qui n’existe pas, on a marché toute l’après midi. C’est un peu ce qu’on devrait faire tous les jours, c’est ça l’Art.
Après on a mangé une fondue ET une raclette, et il y avait aussi du mont d’or en dessert, mais on avait plus fin. Parce qu’une soirée chouette, c’est une soirée où tu sais pas comment t’asseoir.
Entre la promenade et la fondue, les monos du Théâtre Unique, ils nous ont demandé si on avait des rêves, en gros, ce qu’on voudrait faire quand on sera plus grand…
Il y a deux rêves dont je t’ai jamais trop parlé, pour pas que tu aies peur.
Quand je serai plus grand, j’aimerais être funambule. Funambule, c’est apprendre à marcher sur un fil très haut et très seul. C’est un peu comme si tu n’avais pas le droit d’être ailleurs que précisément là où tu es, parce que partout ailleurs c’est la mort. Un jour, j’ai lu que ça avait un nom quand tu remets ta vie entre les mains de la justesse : Ordalie.
Et une fois, il y a plus d’un an, je suis tombé. Tu te souviens, j’ai passé 1 mois chez toi avec une jambe cassée, et j’ai pas pu remonté sur le fil pendant des semaines et des semaines…
J’ai fait une deuxième fois mes premiers pas. Je suis remonté sur le fil, j’ai traversé du premier coup : j’avais pas intérêt à me planter de toutes façons, sinon je me répétais la cheville.
L’Art ça commence dans la répétition. J’ai noté ça ce jour là : "Un pied nu veut marcher sur le fil. Qui se dérobera le premier ? Le striptease d’un homme, la pudeur d’une Loi."
Maintenant, j’ai décidé de remonter voir le ciel, mais je sais pas comment ça va se passer. Avant, je marchais là haut parce que j’étais en colère. C’était facile d’utiliser le Côté Obscur de la Force. Mais au moment où je suis tombé, j’ai senti un Pchiitt dans mon corps, et toute la colère, elle sortait par ma fracture. Depuis, je sais que pour remonter là haut, je pourrais plus me reposer sur le Côté Obscure. Alors mon premier rêve, c’est d’arriver de nouveau à marcher dans le ciel, mais cette fois-ci, avec ou par Amour.
Si un jour par erreur, je devais faire un autre métier, j’aimerais bien le faire comme si je marchais sur un fil. Et c’est pour ça que, quelque soit mon métier quand je serais plus grand, et surtout si c’est Faire-de-l’Art, ou pire, du TéÂtre, j’espère que je serais toujours un Amateur, parce que Amateur, ça veut d’abord dire : celui qui aime.
Mon deuxième rêve, ça fait depuis longtemps qu’il est dans ma tête, et ça fait un moment que d’une certaine façon je le vis. J’avais envie de faire le tour du monde avec 3 balles blanches.
Et c’est tout.
Et une brosse à dents, parce qu’il faut se brosser les dents 3 fois par jours pendant au moins 3 minutes. Bon, maintenant, les balles blanches c’est juste pour la frime, c’est un vieux truc que j’avais dans la tête quand j’ai commencé à lancer des trucs en l’air. En fait l’idée, c’est d’arriver à vivre qu’avec la générosité des gens, partout, tout le temps. C’est un rêve, je sais.
Il y a en vieux chanteur de rue un jour qui m’a dit : « Quoi qu’il arrive, il nous restera toujours la Rue. » Moi j’ai toujours eu peur de pas trouver de quoi vivre en travaillant, de pas savoir faire un métier. Savoir faire un métier, c’est être capable de se lever chaque jour pour faire son travail.
Du coup, j’ai appris à mendier. Parce que je voulais avoir besoin de personne pour survivre, j’ai fini par avoir besoin de tout le monde. Avec 3 balles blanches, mon rêve en fait, c’est de permettre au monde de se rendre compte de sa propre générosité. C’est gnagnagna, mais pour moi c’est précieux.
RV, elle dit que si elle devait choisir entre le ThéÂtre et l’Amour, elle abandonnerait l’Amour pour suivre le ThéÂtre.
Ça sent le vécu.
Moi, si je pouvais éviter de créer, si je pouvais me passer de marcher sur un fil, ou si j’avais la possibilité de ne pas escalader la surface lisse de l’Art, et qu’en échange je trouvais la paix dans mon ventre et la capacité de me lever le matin avec appétit, et de me coucher le soir avec appétit, RV, je n’hésiterais pas une seconde, entre l’Art et l’Amour, j’espère, je choisirai l’Amour.
Là aussi, j’ai un peu honte.









