Je ne parviens pas à dépasser ce sentiment d’inabouti. Je songe à nouveau à la nécessite que nous avons eu à trouver du sens dans cette vaste confusion. Je repense à la réponse de Mohammed : « Vous, les occidentaux, vous n’avez pas faim ». Comme si les questions de sens n’intéressaient que les ressortissants du pays de Descartes. J’ai le sentiment que l’on m’a donné à manger mais que tout cela n’a aucun goût. Je reprends mes notes, m’interroge, et à présent me montre du doigt : « mécréant ». Je conserve encore aujourd’hui certaines traces d’un comportement autrefois sacré. Pour exemple, je fête la naissance du Christ en offrant des babouches à toute ma famille… J’ai perdu le rituel… La vie organique est peut être la seule chose qui demeure pour moi véritablement sacré : aimer, se nourrir et mourir.
Nous voilà donc parti fin novembre pour 3 semaines à Salé afin de travailler en compagnie du Théâtre Nomade et de Ton und Kirschen. Nous enchaînons visites de la ville et observations de rituels de la vie quotidienne comme l’installation du Souk le jeudi matin. Nous parlons de la procession des Cierges qui a lieu chaque année à Salé pour l’anniversaire du Prophète, qui coïncide avec la célébration du moussem de Sidi Abdallah Ibn Hassoune, ancêtre de Mohammed, saint personnage et érudit musulman… Nous manipulons marionnettes, masques neutres et argiles, abordons quelques rythmes, touchons du bout des doigts ces outils épars. Les jours filent… Je cherche le profane et le sacré. Je le cherche sous la bâche du chapiteau flottant à tous vents et à toutes les clameurs de cette vie qui ne connaît ni le silence ni la solitude. Je le cherche dans les rues de Salé, au Souk, dans les étalages de plastiques, d’objets de huitième main ou dans les rivières de sang des abattoirs. J’ai le sentiment qu’ici, derrière le sacré, il y aura toujours un verset du Coran. Ici, le sacré, je l’attends parfois au loin, désincarné dans des hauts parleurs accrochés au sommet des minarets. Je cherche le croisement des cultures orientale et occidentale. Je cherche la contemporanéité. Je cherche le sens. Je cherche l’histoire. Si ce qui est sacré c’est ce que l’on ne peut pas nommer, alors ma quête de sens est indubitablement profane. Je pense à Eve goûtant au fruit défendu de l’arbre de la connaissance et je lui dis merci car son paradis m’aurait ennuyé.
“We have no intention to recreate the procession of the Cierge only to explore the idea of building an object which is secret and precious and has some profound meaning to the participants and parading it in public.”
Pourquoi je ne le ressens pas intimement ce sens profond ? Pourquoi ai-je l’impression d’effleurer une surface plane et inerte ? Je ne suis donc pas en mesure de toucher l’axe transcendantale, moi, coquille vide occidentale, fruit d’une civilisation égoïste, dégénérée et capitaliste incapable de s’élever ? Mais je vois arriver au loin la ponctuation : LA PARADE. Va-t-elle me sauver ?
Sans phrase écrite au préalable, à quoi sert une ponctuation ? Je serais un point virgule. Ponctuation principalement utilisée pour séparer des propositions indépendantes. La ponctuation se déroule dans le quartier de Bouknadel, petite ville du Maroc située à environ 15 km au nord de Rabat au bord de la côte Atlantique et très connue pour sa grande plage : « La plage des Nations ». Loin de l’hôtel firdaous, nous sommes dans les slums. Enfin mon moment divin : Nirmine, 3 mois.
Jeudi 15 décembre 2011, je parade sur une pâle imitation de char brésilien érigé sur un triporteur suzuki décoré de feuilles de palmier tricolores. Sur la plateforme, nous sommes six femmes habillées de plastique dansant sur une playlist défiant tous les nights clubs de Rabat. Nous sommes au milieu de géants de papier et dansons. Triste image de la femme occidentale potiche et creuse. Merde, j’ai encore joué la carte de la subversion grossière. Parade faite d’éléments assemblés au hasard, de géants en jute dansant dans les airs, de cigognes désarticulées, de Gnawas faisant vibrer l’air, de commando de grapheurs, de pinata de rubans éventré, de variations de golems boueux… Une image demeure cependant : ces femmes et jeunes filles dansant derrière notre convoie de missionnaires et nous criant à l’unisson « Danse ! Danse ! Danse ! ». Et celle-ci voilée, escaladant notre char de cocagne pour danser avec nous sur Like a Virgin.
Retour en famille pour Noël, ma cousine Pauline 15 ans porte désormais le voile. Effet boomerang. Le voile… C’était peut être lui la pièce manquante, l’objet mêlant profane et sacré, l’élément du précieux et du secret. Ce voile dont le rôle est de venir glacer le désir mais criant en même temps d’érotisme. Ce voile cachant la chevelure de la femme et qui ne fait que mettre en exergue ce qui vaut d’être vu, appelant aux plaisirs de l’outrage. Je repense à Rita Hayworth dans Salome, un film kitchissime mais où Hayworth demeure éblouissante dans la scène où elle semble nue lorsqu’elle exécute la danse voluptueuse des « sept voiles ». Le charme hollywoodien et exotique de la danseuse orientale, non loin de la stripteaseuse. Nous aurions eu une heure et demie de parade pour nous dévoiler, tel cet homme fier remontant nu l’axe routier que nous prenions chaque matin…










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