Lundi matin, 09h30, sur les marches de la maison de l’arbre, j’attend l’arrivée de Stéphane Gatti. La Parole Errante, lieu phantasmé, révé, et moi présent dedans pour un mois, mais pourquoi ? Réponse plus tard, à la fin. Discuté avec Stéphane, Saint Dizier, Neuvix, Strasbourg, les chomeurs de Montreuil, le programme se charge. D’abord visionnage de quelques films pour rentrer en profondeur dans l’oeuvre d’Armand Gatti. Films introuvables ailleurs pour la plupart que dans l’antre de La Parole Errante. C’est parti pour deux jours.
L’enclos. Film de 61, un des premiers jamais réalisés sur les camps de concentration, prix de la critique à Cannes. "Les souvenirs sont des sentinelles postées de l’autre côté des barbelés". Un capo demande de la dignité aux prisonniers lors de l’enterrement d’un rat. Puis un prisonnier est remplacé par le cadavre d’un autre afin qu’il puisse s’échapper. Deux prisonniers se battent sous les paris des gradés du camp. Héroïsation ? Histoire vraie ? Dramatisation…. Dans une interview, Gatti demande, à propos des camps, et si c’était ça la ville utopique ? Cela me fait penser à W de Perec. Il se revendique aussi comme passeur des paroles de l’homme, toujours dans le camp des vaincus. Gatti se reconnait trois pères, Vilar, Piscator et Mao tsé toung. Il parle d’un théâtre des possibles, qui jouent sur toutes les composantes de la représentation (scène, public, acteurs, temps,…)et en cherche les possibilités. Division d’un personnage en plusieurs personnages selon les ages de sa vie, groupes de spectateurs intervenants sur le plateau, etc. "La démesure étant la seule mesure valable de l’homme". J’ai noté aussi qu’il disait "les personnages de théatre sont morts dans la rue" mais je ne sais plus à quel sujet (mai 68 ?).
El Otro Cristobal. Tourné à la Havane quelques mois après l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir, invité par celui-ci, il me semble en même temps que Soy Cuba, film russe, hommage à la résistance Cubaine. Dans son autobiographie, Gatti raconte l’incompréhension face à son film, baroque, surréaliste, humoristique, burlesque et poétique. En effet, c’est pas de la tarte.Un dictateur transformé en poulet par un sorcier dogon se suicide puis traverse le purgatoire (un casino) et arrive au paradis. Il traverse un flipper géant puis une corrida ou il tue dieu et le remplace. Le squelette d’une balaine congèle et devient une vraie baleine qui pleure. Pendant ce temps, un prisonnier est reconnu par un médium comme le futur chef de l’ile, il s’évade avec un piano mécanique et rencontre une vierge noire. Il y a aussi une secretaire qui parle en faisant des bruits de machine à écrire (tak tak tak….). Humour cubain ? Trop de rhum ? Foi en la puissance du cinéma poésie ! Nous étions tous des noms d’arbre. Tourné en Irlande en 81, pendant que les prisonniers de l’Ira crevaient dans leurs cellules (l’enterrement de l’un d’eux est filmé), Dans un workshop associatif et alternatif pour "jeunes délinquants". On visite les lieux, le workshop est hallucinant, une énorme maison moitié à l’abandon, des discussions houleuses, des encadrants poètes, l’Irlande, pauvre, triste et belle. Gatti a écrit une histoire sur place, avec les gamins du workshop, qui fini très mal, dramaturgie étonnante, hésitant entre le plaisir de la visite et le besoins de raconter une histoire. Une multitude de thèmes abordés, une grande poésie et des gamins qui sniffent de la colle.
Deuxième jour. Le lion, sa cage et ses ailes -5- Les Georgiens. Pas pu le regarder hier, le Cd sautait. Aujourd’hui la secrétaire me donne le Master, interdiction de l’abimer…Dans le hangar de la Parole Errante une troupe de comédiens répètent l’Atelier Volant de Novarina pour le jouer dans une prison cette été. Un des films tournés à Montbéliard avec les ouvriers de Peugeot dans les années 70, celui-là sur les immigrés Georgiens, vieux pour la plus part, ayant fuit la russie après 17. Perdus dans leurs souvenirs, dans leur nostalgie, terriblement reconnaissants à la France de les avoir accueillit. Un fils se demande comment être communiste dans ces conditions. Un vieux sculpte dans une poutre l’histoire mythologique la Georgie médiévale. Art Brut ? La Première Lettre. Avec les habitants de l’Isles d’Abeau, un cycle de films sur Roger Rouxel, résistant du groupe Manouchian, fusillé par les allemands avec les autres, mais écarté de la fameuse affiche rouge parce que Français, bon travailleur et non-encarté. Historique, bien fait, avec des images d’archives de l’époque et des témoignages de survivants. Je suis étonné de voir comme ils sont jeunes encore dans les années 70, 50 ans pour la plus part, cela n’est pas si loin mine de rien.
Armand Gatti à Marseille. Double VHS, quatre films. La reconstitution de l’esplanade Loretto. Six mois de boulot avec des personnes en extreme dificulté, dans la crypte de l’église St louis (celle qu’on voit depuis la cité, avec son dôme et sa vierge de béton). Trois mois à parler avec eux, du fascisme Italien, de ce qu’ils sont en train de faire, de parcours, de motivation, d’anecdotes sur le fascisme, faire rentrer chacun dans le langage d’Armand Gatti, puis deux mois ou Armand Gatti s’enferme pour écrire la pièce. Entrainement vocal et physique pour les autres, puis lecture de la piece puis mise en jeux en un mois. Boulot de dingue, ardent, violent, sans concession. Où trouver le véritable rapport entre le dehors et le dedans du cadre ? Gatti parlant de Marseille : "ce n’est pas dans toutes les villes que l’on se sent immense en allant faire pisser son chien". Ces exclus en péril confrontés au "noyau infracassable" de nuit qu’est le fascisme, devant jouer Mussolini, sa femme, son amante, Goebbels, aucun personnage sympathique, et se rebellant au milieu de la pièce pour prendre la parole. Toujours confrontés à la question : un chien aboie,, mais le mot chien, aboit-il ? Si oui, alors il y a théâtre..Et de Mussolini enfin, lorsqu’il est arrêté : "Donnez moi encore une chance et je vous fait un empire". Gatti la défini comme la phrase d’un metteur en scène quand il a raté une pièce…
Qui suis-je ? Exercice fréquent des expériences Gatti, ici fortement travaillé et filmé dans les quartiers de vie (XV et XVI de Marseille : St Louis, Estaque, Aygalades, La Viste,…) Récit de vie, face caméra de chacun des loulous. Drogue, braquage, prostitution, prison, asile, enfants retirés, par les interessés, simplement, frisson, larmes aux yeux, des fois je suis sensible…Très beau. Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Le cinécadre de l’esplanade Loreto reconstitué à Marseille pour la grande parade des pays de l’Est. Oui, Gatti aime les titres longs, je dois reconnaitre que j’aimme assez aussi. Un que j’adore, c’est un receuil de poésie de Bukowski : Jouer du piano ivre jusqu’à ce que les doigts saignent un peu au moins on s’en rappelle des titres comme ça et puis il y a une image, une interrogation, une poésie, un truc assumé, contre les dictats de la pub ou du format des affiches…Mais je m’égare. Film de la pièce présentée à Marseille. Les 20 exclus sur le plateau, beaucoup d’energie, d’implication, texte très dur comme d’habitude, dialectique à mort, avec du kung-fu, des chants et un son pas très dur qui n’aide pas trop à comprendre. Comme pour l’experience que j’ai suivi à Montpellier avec Ideokilogramme, je dirai que le plus interessant ce n’est pas l’aboutissement mais bien le travail avant. Sinon, l’esplanade Loreto, c’est une place, de Milan je crois, ou plusieurs résistants furent tués puis ou les corps Mussolini et sa maitresse furent pendus par les pieds et lapidés. C’était "une page d’histoire". Jamais les chants d’oiseaux n’avaient été aussi fraternel. Interview de Gatti après l’experience, dont il ressort assez content (voir le titre de l’interview) et toujours sa verve, son débit d’images, ses mains qui gestent sec et ses eternelles questions et vérités ("La psychologie est une destruction du langage"), très bien.
Bon ben voilà, tous les films d’Armand Gatti que j’ai pu voir durant les deux premiers jours, il en reste deux que j’ai envie de voir, un fait en Allemagne lorsqu’il s’était barré de France après l’interdiction d’une de ses pièces et qu’il était allé bosser à l’usine (comme pas mal de Maoistes à l’époque) et un autre fait en Belgique peu après, conseillé par Stéphane, sur une pièce-trajet écrite et jouée dans un village. Je vous raconterai.
Jeudi 29 Avril, matin, je fume une clope devant la Parole Errante, Armand Gatti sort avec un tupperware remplit de de pain mouillé. Les pigeons l’attendaient, ils se posent autour de lui. Armand renverse le pain sur le gravier en prenant soin de casser les trop gros morceaux puis retourne à ses occupations. Comme un devoir accompli, une chose à faire obligatoirement, une promesse aux pigeons, une tentative d’écriture. Un geste d’humilité, et de raccordement aux êtres et à la nature en plein coeur de Montreuil. Le rôle du poéte est aussi de donner à manger aux pigeons. Un peu plus tard, son fils Stéphane me présente l’arbre de Mélies, un platane centenaire entouré de béton dans la cour d’une entreprise voisine, déjà là lorsque Meliès inventait le cinéma (La maison de l’arbre à La Parole Errante est situé dans les anciens studios Melies). Platanes qu’ils ont réussi à faire classer par la ville en tant que patrimoine pour en empecher la destruction par l’entreprise d’à côté. Un même attachement au vivant, permanent dans les écrits d’Armand Gatti, qui me touche beaucoup.
En attente de départ pour Saint Dizier, 200 km à l’est de Paris, à la frontière de la Lorraine. Ville siderurgique sacrifiée sur laquelle La Parole Errante intervient depuis plus de dix ans. Lu leur production sur cette ville (10 bouquins et une trentaine de films). Approche multiple de cette cité ouvrière : immigration, chomage, usines, greves, rapport aux pères, à la forêt, écoles, quartiers, lieux de culte (église, mosquée, synagogue)… Travail impressionant par sa volonté d’aller partout, dans la durée, de sonder la ville, d’en relever les crises (destructions de tours, émeutes, incendie d lycée par des gamins, chomage massif) tout en restant au niveau des habitants, en sympathie avec eux, au plus proche.
J’ai l’impression de faire la même chose avec Armand Gatti : expérience, films, lectures, thèses, rencontres, je m’approche par tous les côtés de ce bloc incandescent d’écriture, de poésie, de révolte et d’anarchie. C’est dans l’impossibilité qu’il y a à le circonscrire qu’ il m’impressione le plus. Sa manière de tout convoquer à lui pour en faire ses propres systèmes de signes, de toujours tourner en spirale, contrairement à la révolution.
Saint dizier donc, deux jours là-bas. Atelier d’écriture avec Michel Arbatz, chanteur, dans une librairie, petit groupe, paufinage de chansons, travail de rigueur d’écriture bien rigoureux. Le lendemain, présentation dans le rez de chaussée d’une tour d’immeuble d’un film fait par Stéphane interwievant des résidants, une trentaine d’habitants de l’immeuble, sur une petite télé avec un son pourri et des gamins qui faisaient du bruit, très convivial. Puis un autre film, au loval du mouvement des chomeurs, sur leurs parcours et une manif à Paris, puis un repas avec eux. Convivialité, simplicité, sympathie, ambiance très ouvrière mais partageuse. Les gens curieux de ce que je foutait là. Stéphane, vieux maoiste qui classe chacun suivant son affiliation politique, j’ai peu l’habitude de ça. Retour en voiture à deux heure du matin.









