J’entend souvent des commentateurs dire des artistes ou des compagnies "il a un bel univers", "j’aime beaucoup son univers". Même dans les émissions télés nazes type Nouvelle Star, on entend ce terme toutes les deux minutes. Je n’ai jamais regardé mais un critique de Télérama avait pointé cela du doigt une fois. Qu’est ce que cela signifie ? Et d’abord c’est quoi un univers ? Il me semble qu’un univers est un espace circulaire parsemé d’étoiles, évidement n’importe quel astrophysicien pourra completer la définition. Donc si les étoiles étaient les créations publiques, le fait de les circonscrire permettrait de définir l’univers d’un créateur. C’est pratique, cela permet au critique de dessiner un cercle autour de la création d’un artiste donné. Le critique se donne ainsi l’impression de comprendre le créateur dans sa globalité, c’est confortable. Ce faisant il ne fait que tracer une frontière visant à contenir l’artiste, à l’enfermer dans cet univers, à le figer en le poussant à la redite, à la répétition. Et les artistes se laissent facilement avoir, succombent au pouvoir magique de la définition et s’enferment eux-même dans un univers. Dès ses premieres créations, il est facile pour un artiste de se dire "j’ai un univers", "voilà, ça c’est mon univers", c’est confortable pour les artistes aussi. Tout ce confort n’est-il pas dangereux pour la création ? Un artiste n’est il pas avant tout multi-forme, schizophrène, en renouvellement permanent, en contradiction avec lui même ? En opposition frontale avec ses propres créations ? Il me semble que c’est justement ces remises en questions, ces déviations qui créent une oeuvre fertile. Une oeuvre justement, un mot qui a pratiquement disparue du vocabulaire critique. C’est vrai, une oeuvre se dessine à postériori, quand on peut avoir une vision d’ensemble, lorsqu’on peut reconstituer un trajet, avec ses déviations, ses errances, ses fausses pistes, c’est quand même autre chose qu’un univers.
Mais au-delà, la notion d’alter modernisme dévellopé par Nicolas Bourrieaud pourrait à mon avis élever quelque peu le débat. Nicolas Bourrieaud est commissaire d’exposition, il a travaillé au Palais de Tokyo, à la Tate modern à Londres, à écrit sur les esthétiques relationnelles et maintenant sur l’alter modernisme. Pour aller très vite, la modernité serait née de la découverte du pétrole, la vitesse, les avants gardes. Le post modernisme coinciderait avec une sensation de monde finie, une conscience des limites, les premières crises pétrolières, une notion de dépendance, de relecture des formes passées. Nous entrerions maintenant dans ce qu’il appelle l’alter-modernisme, la création par les artistes de petit monde d’autres réalités, des recherches de solutions, des experimentations. Mais comme il est beaucoup plus intelligent que moi, je vais le laisser parler. Quelques extrait d’un interview donné à Zérodeux, revue d’art, collé comme un sagouin mais c’est bon quand même..
"L’émergence d’une modernité spécifique à l’ère de la globalisation."
"des artistes qui fouillent notre présent comme les vestiges d’une civilisation perdue, des artistes dont les œuvres « peuvent constituer un commencement d’évocation de la condition de l’après », comme le dirait Hal Foster. "
"il y a cette typologie qui m’obsède depuis longtemps : « Les formes sont produites, il me semble, par accident, par croissance, par projet ou par moule ». La tendance est à l’indifférenciation totale de ces quatre notions, qui nous permettent de repenser ce que Caillois appelle « la concurrence entre l’art et la vie » à l’ère des réseaux."
"Cette forme d’errance, articulée à un rapport spatialisé au passé, constitue selon moi l’axe majeur de l’art des années 2000."
"Pour le modernisme, qu’était le passé ? La tradition, que le nouveau allait venir supplanter. Pour le quidam postmoderne, le temps historique faisait figure de catalogue ou de répertoire. Aujourd’hui (et je me situe délibérément dans un au-delà du postmodernisme), le passé se définit en termes de territoire et d’usage. Comme le temps s’est spatialisé, la forte présence du voyage et du nomadisme dans l’art contemporain renvoie à notre relation à l’Histoire. Les rapports qu’entretiennent les artistes contemporains à l’histoire de l’art s’effectuent aujourd’hui sous le signe du déplacement, par l’emploi de formes nomades ou par l’adoption de vocabulaires provenant de « l’Ailleurs ». "
"c’est l’apparition d’un nouveau mode formel, la « forme-trajet » : les composantes d’une forme-trajet ne sont pas forcément réunies dans un espace-temps unitaire. Elle peut renvoyer à un ou plusieurs éléments absents, passés ou à venir. Il peut s’agir d’une installation connectée sur des événements ultérieurs ou sur d’autres lieux, ou qui rassemble dans un même espace-temps les coordonnées éclatées d’un parcours unique. Dans les deux cas, l’œuvre se présente sous la forme d’un déroulé, d’un ruban de signes, d’un agencement de séquences spatiales et/ou temporelles. Elle est l’index d’un itinéraire. Quel est le « lieu » de l’œuvre ? Il est multiple, formé par l’ensemble articulé de ses modes d’apparition."
"repenser ensemble la forme de l’œuvre et celle du sujet, par une critique de la notion d’identité culturelle : en partant d’une réflexion sur la globalisation culturelle et le soi-disant « multiculturalisme » post-moderne, je tente d’écrire un plaidoyer pour le sujet, mais sous une forme dynamique - un sujet qui serait un itinéraire, un errant, un personnage sebaldien à jamais étranger à son environnement. Un radicant, c’est un organisme végétal qui fait pousser ses racines au fur et à mesure qu’il avance : vous comprendrez que ce livre constitue aussi un éloge du voyage en tant que forme de pensée, qui présente le temps comme la dernière terra incognita accessible aux artistes de notre époque. "
Et voilà, c’était bon, hein ?









