Nous, vieilles pierres tranquilles, entassées les une au dessus des autres depuis de nombreux siècles, sommes vos maisons, vos édifices et vos routes. Pierres taillées puis maçonnées, molasse burdigalienne issues des carrières d’Oppède, Maubec ou de Roche d’espeil. Nous dessinons rues, places, facades, ponts et remparts d’Avignon. Spectatrices permanentes et muettes du petit théatre des hommes, nous avons vues passer des papes et des révolutions, des célébrations, des processions et des massacres. Habituées ces dernières années aux échos de voix des comédiens, aux applaudissements, au bis et aux lazzis, nous sourions de voir les humains en longues files d’attentes cuire sous la chaleur de l’été. Nos murs se couvrent d’affiches, puis d’autres affiches recouvrent les premières puis le tout disparait sous l’accumulation jusqu’à devenir invisible. Les odeurs de frites grasses, de sueur, de parfums trop chers remontent jusqu’aux pierres les plus hautes au faitage des maisons. Nous vieille pierres intra-muros aimons le festival d’Avignon pour ce qu’il nous procure d’animations. Si vous preniez le temps de nous écouter, nous vous raconterions des milliers d’anecdotes venues d’un passé lointain. Mais vous ne l’avez pas ce temps, votre vie est trop courte, vous vous agitez, vous créez, construisez, vous débattez pour exister, et n’écoutez que rarement la mémoire des pierres. Vous nous croyez éternelles, immuables, mais la vie d’une pierre est faite d’autant de péripéties et de passions que celle d’un homme. Il s’agit juste du temps qui ne se déroule pas à la même vitesse. Déjà vous vous impatientez, craignez le hors-sujet, vous demandez quel interet. Laissez nous alors vous racontez juste une histoire, arrivée il y a de cela quelques saisons déjà.
Cet été là, les voix n’étaient pas les même que d’habitude. Avignon était vide et les humains s’étaient attroupés dans une seule rue, ils criaient des slogans, scandaient leur opposition : NON NON NON puis OUI OUI OUI et Aillagon démission. Quelque chose venait-il de bouger ? Une croix de carrelage blanc, un homme fouette un christ dreadlocké qui parait se marrer. D’autres jouent avec des canots pneumatique au dessus de la foule, des gilets de sauvetage, quelques bengales rouges, festif et bon enfant. Des banderolles également aux slogans absurdes et dadaïstes. C’est tout, pour le reste des gens sérieux, habillés de noir, les mains dans les poches, des mines d’enterrements, uniformité, sérieux, concentration, processions de pénitents. Et ils parlaient : et toi t’en es où ? Tu as renouvelé ? Tu joue dans quel théâtre ? T’es dans le In ? Des projets pour l’année prochaine ? Certains venaient s’écraser sur nos murs, d’autres parlaient de grêve de la faim. Esthétique de la douleur, du deuil, de la déchirure, tellement triste pour des créateurs. Nous souriions nous, vieilles pierres de tant de naïveté. Depuis des millions d’années nous avions appris comment faire la révolution. Ils étaient perdus car on leur enlevait leur statut, mais les statuts sont faites pour s’user. Croyaient-ils qu’il suffisse de bouger pour ne pas se faire chier dessus par les pigeons ? Les pleurs et les cris de joie se succédaient, la déroute semblait complète dans cette nouvelle guerre des valeurs. Les humains débattaient dans des Assemblées générales interminables sous des chapiteaux en ébullition, les slogans tenaient lieu de texte théâtrale, des compagnies, des festivals, mouraient de ces débats. Chacun se demandaient pourquoi faire du spectacle encore. Beaucoup de passion, d’invectives, d’anathèmes et de harangues. Jouera ? Jouera pas ? Grève ? Pas grève ? La masse est pour la grève, Patrice Chéreau et Ariane Mnouchkine disent que c’est en jouant que nous sommes dangereux, mais ils jouent depuis plus de cinquante ans, comment les croire encore ? Et Bartabas parle de ses chevaux. Il faisait si chaud cet été là.
Le 09 Juillet ils s’amassent autour du gymnase où à lieu le vote, l’ambiance est festive mais tendu. Des informations arrivent régulièrement, rien n’est joué encore. Longue attente faite de prise de parole et d’ivresse. Enfin l’annonce tombe, la grêve continue, le festival sera annulé le lendemain à 13h. Ils ont gagné, ils croient que plus rien ne sera jamais comme avant. Ils ont crée une image forte, de la symbolique, c’est la base de leur travail. Pourtant les questions restent, le festival est annulé mais pas la nouvelle loi, triste victoire qui ne change rien au combat. Tout a fini par s’asphyxier. Ils ont oublié les regles de la guerre, sont allé sur le terrains des ennemis et se sont perdu dans des discussions trop vives. Ils n’ont pas su se vendre, ont manqué d’imagination, de répartie. N’ont pas entendu le message des pierres, rester solide et ferme quoi qu’il arrive, durer. S’appuyer les unes sur les autres pour créer des murs de resistances, des barricades indestructibles. Les platanes sur les boulevards auraient pu leur expliquer, comment d’une graine faire tronc puis branche. Comment faire repousser de nouvelles feuilles chaque années. Pour cela il faut oublier le temps, les oeuvres d’art sont ce qui dépasse le temps humain, en oubliant cela les humains se sont condamnés à la chute. Alors après cette défaite, quelle création ? Mettre un maximum de bordel par tous les moyens, créer des unités d’action rapide, maintenir la guerilla, qui est encore pret à cela maintenant ? Les politiques auraient dû regretter leur geste. Mais c’est passé. Les festivals ont continué, tout a repris comme avant, juste un peu plus dur. Tenir, survivre, aller chercher l’argent ou il est. Concilier envies et rentabilité, changer de métier, ou alors se former, se specialiser ? Les clowns sont misérables mais ils ne se résignent pas à la tristesse.









